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La Hanche de Jean-Jacques Schuhl

par Raphaël Sorin

in LETTRES OUVERTES, 26/11/2007

 

Frédéric Badré —directeur de la publication— m’offre le dernier numéro de la revue Ligne de risque. Ses sympathiques animateurs, François Meyronnis et Yannick Haenel (que j’ai surnommés les Dupont et Dupond du nihilisme et dont la devise serait «Je dirais même moins»), résument bizarrement leur ambition, après dix ans d’existence : «Troubler le circuit - Approfondir le courant - au départ, nous partagions ainsi les deux pôles de nos activités. Mais, en fait, il n’y a pas d’opposition. C’est en approfondissant le courant, et toujours plus, que nous avons quelque chance de troubler le circuit autrement que de manière ponctuelle.»

Entre une analyse du Jésus de Nazareth du pape Benoît XVI et des propos de Jean-Claude Milner qui répond à plusieurs questions comme celle-ci, ébouriffante : «Le nom juif fait-il barrage à la société illimitée et anonyme, mise en place comme marché global ? Ce nom permet-il d’excentrer l’universel ?», je tombe sur un texte inédit de Jean-Jacques Schuhl, La consultation, trois pages d’un livre à venir. Pour quand ? Depuis Ingrid Caven (Goncourt 2000), Schuhl s’est fait oublier, hormis un essai sur l’expo-cata de Godard au Centre Pompidou et un hommage à l’auteur d’un roman-montage sur Durruti (Le bref été de l’anarchie, Gallimard, 1975), l’Allemand Hans Magnus Enzensberger, parus dans Libération.

Reprendra-t-il les procédés de Rose poussière, publié chez Gallimard par Georges Lambrichs en 1972, et qui est son meilleur livre ? Tiré à 3000 exemplaires, il en restait un petit stock, vingt-huit ans après ! La consultation raconte sa visite à un médecin qui commente une radio de sa hanche, plutôt en compote. Cela lui permet un enchaînement d’images, de commentaires et de souvenirs. On passe d’«un vrai Bacon… cris électrochoqués, avec bœufs écorchés, corridas» à la voix de Roger Pizzella, «un modeste tailleur du quartier des Chartreux à Marseille… non, pas les Chartreux… La Belle de Mai, où je m’étais commandé mon premier complet sur mesure», et, un peu plus loin, à une « time-capsule, ces petites boîtes où on met des trucs qu’on y oublie exprès et on les retrouve dix ans plus tard » (allusion à une pratique fétichiste d’Andy Warhol), avant de saluer Raymond Devos, les films d’Harry Langdon ou de Stan Laurel… Et ainsi de suite.

Dans le numéro 15 de Ligne de risque (janvier 2001), Schuhl rappelait son credo : «Le véritable écrivain, disait W.S.Burroughs, n’écrit pas, il transcrit. C’est exactement ma position esthétique. Je me flatte de n’avoir aucune imagination.» Burroughs, au cours d’un entretien, m’avait dit à peu près la même chose, tout en vantant l’imagination féconde de Stephen King. «Le seul écrivain américain que je lise vraiment avec plaisir.» Il faudra que j’en discute avec Schuhl (dans un restaurant sans musique en fond sonore) mais, en attendant, je m’interroge et j’ouvre l’anthologie critique des Ecrivains d’aujourd’hui 1940-1960 (Grasset, 1960) pour chercher la notice que Jean Duvignaud (né et mort à La Rochelle, il y a quelques mois), a consacrée à Michel Leiris : «Extraordinaire investigation qui se poursuit à tous les niveaux de langage, développant une série de symboles dont le sens nous échappe lorsque nous les enregistrons et nous apparaît seulement au terme de la méditation créatrice.» Schuhl se serait-il plongé dans Biffures ou dans Fourbis ?

http://lettres.blogs.liberation.fr/sorin/2007/11/la-hanche-de-je.html

 

 

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